DIASPORA CONGOLAISE : NOUVEAU DEPART : par Professeur Madeleine Mbongo Mpasi

La diaspora, en tant que phénomène de dispersion des peuples est aussi vieille que la Bible. Ce fait concerne toutes les dimensions de la société : juridique, politique, économique, sociale, culturelle. Il est donc utile d’en parler, dans ce nouveau magazine, édité à l’extérieur du pays et qui entend initier une autre façon de propager les nouvelles, d’analyser les faits et de partager les réflexions sur la marche du Congo et de l’Afrique, notamment sur le plan managérial.

La diaspora congolaise ne laisse personne indifférent. Elle fait rêver une partie de la jeunesse, en quête de bonheur rapide et facile. Elle est omniprésente dans la chanson, où sont magnifiés l’apparat des Congolais de Paris, l’anglais des Congolais de Londres ou le nouveau rang social de ceux de Toronto. Pour réussir des obsèques grandioses ou des fêtes fastueuses à Kinshasa, l’on compte sur le « code » provenant de Western Union ou Moneygram. Bref, l’on évoque cette diaspora généralement sous l’angle de la démesure et de l’exceptionnel.

Et pourtant, les repères objectifs sur la diaspora congolaise restent encore et toujours approximatifs. Qui sont-ils, ces Congolais établis à demeure à l’étranger ? Combien sont-ils ? Quelle masse d’argent rapatrient-ils ? Quel est leur capacité d’embauche au regard du marché de l’emploi ? Quelle est sa réelle productivité par rapport à la moyenne du pays d’accueil ?

Certes, un vice-ministère a été créé depuis 2007 pour la gestion des Congolais de l’étranger. Mais, le fait que, dix ans après, les statistiques demeurent encore lacunaires, est un indice d’une planification plutôt labile. Or, pour espérer rendre rentable cette population congolaise émigrée, il importe de l’évaluer par rapport aux autres diasporas. Les Congolais n’ont aucunement le monopole de l’expatriation, ni dans le temps ni dans l’espace.

Les Congolais émigrent en Europe depuis les années 1950. La première vague est suscitée par les Belges eux-mêmes. Les plus éclairés d’entre les colons, sentant prochaine la fin de l’occupation, mettaient déjà les enfants des « évolués » sous leur tutelle, en encadraient leur scolarité en métropole. Depuis lors, à un rythme d’environ tous les dix ans, les Congolais sortent du pays, sous des motivations variées : études universitaires (1960-70), asile politique (1970-80), réfugiés économiques (1980-90), regroupement familial (1990-2000), etc. Les pays d’accueil changent aussi, au gré des facilités qu’offrent leurs législations respectives. D’abord la Belgique, ensuite la France, après la Suisse et l’Angleterre, aujourd’hui le Canada. Aucune destination n’est pensée de manière collective. Tout est personnalisé.

Toutefois, à y regarder de plus près, il existe des faits qui permettent d’initier une évaluation correcte et une réflexion féconde.

Par rapport à sa géographie, le Congo est naturellement appelé à voir ses enfants se fixer, nombreux, hors de ses frontières. Non seulement le Congo a 9 voisins, seul cas en Afrique, mais il offre aussi des particularités. Bujumbura (Burundi) ou Kigali (Rwanda) sont des capitales atteignables en dix minutes de marche à pied. Brazzaville (Congo) et Bangui (République Centrafricaine) sont accessibles à la pirogue, de jour comme de nuit. Que l’on ne s’y trompe cependant point ! Cette proximité physique attire les malheurs sur les Congolais. Au Congo d’en face, en Zambie, en Angola ou en Afrique du sud, ils subissent souvent des traitements dégradants, sous prétexte d’y être irréguliers, putains ou voleurs.

  Par ailleurs, à l’intérieur même de ces communautés délocalisées, la conscience de groupe est faible. Les partants se considèrent, au départ, comme défavorisés et exclus de la jouissance des richesses de la nation. Arrivés en Occident, ils prennent leur revanche en tant qu’individus, non point en tant que corps uni. Aux Etats-Unis il y a un Chinatown dans toutes les grandes villes : New York, Chicago, Los Angeles, etc. A Paris il existe la colonie malienne de Montreuil. Entre-temps, à Bruxelles le quartier Matonge perd de plus en plus ses couleurs congolaises. Sur le plan politique, une telle dispersion a des méfaits. Les Congolais de Bruxelles, bien que fort nombreux en tant que Belges naturalisés, peinent à positionner les leurs dans des assemblées électives.

L’espoir aurait pu provenir de la dernière génération, celle des enfants nés à l’étranger des parents Congolais. Or, ceux-là subissent les conséquences des carences d’organisation de leurs géniteurs. Certes, à la maison ils ont toujours mangé le « pondu », mais ces feuilles de manioc vendues au quartier Château Rouge à Paris proviennent maintenant, non plus tant de Kinshasa que de la ville portuaire camerounaise de Douala. Certes aussi, ces enfants à l’Adn congolais sont nés civilement Français, Anglais ou Américains, mais ils ne sont pas protégés par les préjugés affectueux développés par les populations d’accueil. Les Français se tournent aisément vers les enfants issus des parents provenant de leurs ex-colonies. Et la langue anglaise de l’Afrique dite anglophone favorise les Nigérians ou les Ghanéens aux Etats-Unis ou au Canada.

Il a fallu un fin travail de recrutement du coach de football Florent Ibenge pour remettre ces jeunes Congolais en confiance par rapport à leur patrie. L’exemple doit être suivi et étendu à tous les autres domaines : commercial, technologique, culturel, etc.

Ainsi, aussi curieux que cela puisse l’être, c’est du pays d’appartenance culturelle que devrait surgir le sursaut managérial de la diaspora. Comme en sport, c’est au pays que l’on peut ressentir plus clairement les postes vacants et opérer une sélection en dehors des frontières. En 1960, par exemple, ce sont les Haïtiens de la diaspora qui ont été recrutés en grand nombre par l’Unesco pour remplacer les professeurs belges ayant abandonné leur ex-colonie. Ils avaient le profil : ils étaient noirs, ils aimaient l’Afrique, ils parlaient français. Même le dictateur François Duvalier a trouvé son compte dans cette émigration haïtienne vers le Congo.

En effet, dans une conférence du 29 janvier 2014 portant sur les  « Quarante ans de mutations économiques en Haïti », Pierre Marie Boisson laissait entendre que le rôle de la diaspora ne peut pas se limiter à être « une aide que des pauvres envoient aux pauvres ». Selon cet économiste, l’apport de la diaspora est à évaluer au regard des paramètres généraux des relations structurelles entre Etats. L’argent de la diaspora est un transfert de capitaux, le savoir de ses membres fait d’eux des réels coopérants, leurs projets sont des pré-études de prospection, etc.

Tout compte fait, la diaspora n’est qu’une sorte d’extra-territorialité de la production de la richesse par les enfants du pays. A condition de lui enlever l’aspect cosmétique qui fait dire aux Kinois qu’il y a différence entre diaspora et « diaspourris ». En effet, en marge de l’arrivée victorieuse au pouvoir du Président Laurent-Désiré Kabila en 1997, plusieurs membres de la diaspora sont revenus offrir leurs services. Mais, à en croire une pièce de théâtre télévisée montée par le réalisateur Tshitenge Nsana et intitulée « Diasa-diasa », il y eut parmi eux plus d’aventuriers que de cadres véritables et conscients. Un nouveau départ s’impose donc.

 

 Professeur Madeleine Mbongo Mpasi